a day between others…

Lundi 17/08/2020, 7 heures du matin : c’est une rude journée.

Je me réveille dans une petite caravane hyper équipée.
Elle se trouve dans une grande serre.
Au réveil, mes yeux cherchent l’horizon, c’est quelque chose que les yeux font, ils regardent aussi loin que possible.
Mon regard se jette au-delà de l’ouverture de porte de la caravane.
Un groupe de fauteuils vides.
Une larme se précipite du coin de l’œil droit vers le sol, un pincement au cœur, les fauteuils sont vides.
On s’habitue vite à la présence de personnes avec qui on aime passer le temps.
Hier encore, la vie remplissait cette grande serre.
Nos amis tentent leurs chances vers d’autres horizons, comme nos yeux ils cherchent plus loin.
A leurs départ Madeleine a pris possession de mes canaux lacrymaux.
Le matin encore une larme, une dernière goutte de rhum qui s’échappe du goulot après une soirée arrosée.
Très vite la bulle nostalgique éclate, il est 7 heures du matin.
Je sors pieds nus de la caravane dans la serre, mes pieds la traversent, un regard ne peut s’empêcher de croiser les fauteuils.
L’imagination y jette encore une seconde les esprits endormis dans les corps de nos amis couverts de draps de couchage.
« Good morning »
Mes pieds continuent, ils traversent la serre, droit vers le café, mon esprit divague : maintenant ils affrontent les vagues.
Je passe d’une serre à l’autre pour m’arrêter, j’ai atteint le café, la deuxième serre est une cuisine.
Mes bras desserrent machinalement la cafetière italienne.
Le café nous console de la réalité qui nous arrache du rêve.
Il y a les restes du lendemain de la veille, je range, je nettoie, je pense, le café passe.
On va cuisiner, à midi on sert, il faut s’activer.
Sans nos amis notre équipe est réduite de moitié, il y a des légumes sur la planche !

C’est parti, on donne tout et on y arrive.
Deux casseroles de riz, une soupe dans un contenant de la taille d’un chaudron, la solidarité est une potion magique.

C’est l’heure d’emballer en portion individuelle.
On est en 2020 et le plastique à usage unique se porte bien.
La population mondiale est cuisinée à l’angoisse, elle se protège avec des masques et des gants à usage unique.

On se place en chaîne, il manque des mailles à la chaîne, les amis sont parti, ce foutu pincement au cœur.
Les énormes casseroles de riz fumant se trouvent en tête, puis la soupe, barquette - riz - soupe - couvercle - dans le bac bleu, ce geste se répète plus de 400 fois.
Nous sommes masqués et gantés, j’imagine une atmosphère d’hôpital.
L’empaquetage ressemble à une opération sur un corps géant.
Une énorme tour de bacs bleus remplis de barquettes, remplies d’un repas chaud trône sur une charrette de supermarché.
Des mains la maintiennent en équilibre jusqu’à la camionnette cabossée.
Tel le sac d’une célèbre dame Poppins, elle se remplit d’une quantité de repas qui donnent le tournis.

Il est 11 heures 50 : On sera au rendez-vous.
Les choses changent, toujours plus de bouches, toujours plus de repas.
Le sac de dame Poppins brave les pavés bruxellois, on change de rive, celle ou l’année passée encore le peuple s’étalait insouciant sur le sable en sirotant un mojito à 7 euros sur un fond de lambada revisitée, humant des reflux du canal.
Il ne reste que l’odeur.
La camionnette arrive, elle rétrécit encore en contraste avec la marée humaine qui s’impatiente de sa cargaison.
Les choses se transforment, beaucoup de nouvelles bouches cherchent quelque chose à se mettre sous la dent.
Une pauvre barrière suivie d’une masse impatiente au ventre creux, la tension monte.
Au parc Maximilien, la petite camionnette pénétrait un refuge relatif et temporaire.
Quand le virus s’est pointé la ligne de personnes était plus ordonnée.
Nos oignions ont dû faire une place au gel hydroalcoolique, aux masques et aux gants.
Nos garde-mangers ont commencé à côtoyer du matériel de soins de santé.
Une ligne humaine plus espacée ouvrant ses mains au gel, la cuillère, la barquette, « chokran », « bon appétit ! »
On arrive rive gauche, nos repas ont plus de succès que Bruxelles-les-Bains, des centaines d'yeux comprennent que la camionnette contient de quoi calmer l’estomac.
Tout va très vite, l’arrêt, j’ouvre la portière, pied à terre.
Il n’y a qu’une seule personne de la Croix-Rouge !
Depuis ce virus a bon dos, il a servi de prétexte « pour chasser les gens du parc », ils et elles ont été dispersé.
Comme si les autorités s’attendaient à ce qu’ils se diluent dans le paysage jusqu’à la transparence, jusqu’à la disparition, jusqu’à l’oubli.
En cette période les personnes ayant une identité reconnue et acceptée, étaient priés de se confiner chez elles.
Le parc Maximilien était leurs « chez soi », un refuge relatif et temporaire.
Depuis toutes les distributions, tous les bénévoles se voient coordonné par la Croix-Rouge, tout se passe sur la rive gauche du canal maintenant.

« Bruxelles-les-Bains sans papiers »

Nos voyageurs de fortune se voient encadrés par des barrières, les arbres ont fait place au métal.
Il n’y a pas d’accès aux sanitaires et l’eau potable sort à 10 centimètres du sol.
Le vent récolte les crasses de la ville, elles se réunissent dans cette flaque d’eau où le vent n’as plus d’emprise.
Elles stagnent sous ce pauvre petit tuyau, des personnes y remplissent des petites bouteilles d’eau.
Je marche d’un pas ferme vers la barrière qui me sépare d’une foule affamée.
Le seul gars de la Croix-Rouge me lance un regard apeuré et me demande ce qu’il doit faire !
Tout va très vite.
« Il faut que les gens se placent en ligne, il faut qu’ils sachent qu’il y a assez de repas pour tous » (dans cette situation on voit moins de ‘toutes’).
« Impossible ! » me lance la voix paniquée et ça l’est dans les yeux qui l’accompagnent.
Une caisse bleue remplie de barquettes est mise sur la table de distribution, il ne fallait pas...
La barrière se fait engloutir par une marée de mains qui tendent vers les barquettes, j’essaie de les retenir.
Tout se remplit de personnes, des mains se remplissent de barquettes, le sol de leur contenu.
Les gens se bousculent, ça se calme après la première vague.
Des personnes viennent vers moi : « I’m sorry, they are new people, they don't know ».
Il y a peu une petite fille qui tendait joyeusement une cuillère et un sourire, que les personnes dans la ligne lui rendaient généreusement.

Maintenant un tas de nourriture au sol, des repas manqués, des estomacs qui restent sur leur faim.
Des questions, des raisons, un reste d’adrénaline et une tristesse flottante se bousculent.
Au parc, ici et là, une voiture solidaire arrivait, les gens se plaçait en ligne, une autre voiture, un autre petit groupe.
Des personnes jouaient au football, d’autres discutaient sur un banc, une famille se reposait dans l’herbe.
Maintenant des ventres creux marchent à la rencontre d’un repas, d’un cadre hostile, et de l’eau « potable » à raz du sol, le sol y sera table.
Des barrières pour canaliser la panique, la colère et l’amertume.

On est en 2020, il est 13 heures :
Au parc Maximilien quelques paniers à salade se garent.
Un nuage de nervosité s’étale.
Nous sommes là pour rencontrer des personnes, pour leur dire que nous cuisinons pour la simple et universelle raison que tout le monde doit pouvoir manger à sa faim.
On sent la détresse d’une personne qui est prête à bousculer pour une portion de nourriture, ça fait froid dans le dos.
Des humains traversent des océans à la recherche d’un horizon clément, ils se trouvent avec leurs compagnons d'infortune derrière cette barrière à l’attente de cette foutue barquette !
Les paniers à salade se déchargent de costumes bleus et de jeunes chiens.
On sent les dents se serrer, les nerfs sont à vif, ils viennent entraîner leurs chiens de garde.
Les flics viennent écraser le souvenir de ce refuge relatif et temporaire ; mais la trace du passage de leurs bottes s’estompera aussi dans la boue.

Les gens reviennent et reviendront.
L’idée d’un petit digestif me traverse.

life is ZigZag